Jérôme K Jérôme - Trois hommes dans un bâteau (sans parler du chien !)
Une cordelle de halage est une chose étrange, au comportement inexplicable. Vous l’enroulez avec toute la patience et le soin que vous mettriez à plier un pantalon neuf, et cinq minutes plus tard, quand vous la ramassez, elle n’est plus qu’un fouillis désespérant.
Sans vouloir vous offenser, je crois fermement que si vous preniez une cordelle au hasard, l’étendiez bien droite au milieu d’un champ, et lui tourniez le dos pendant trente secondes, vous découvririez, en la regardant de nouveau, qu’elle s’est mise en pelote, entortillée sur elle-même, nouée de toutes parts, qu’elle a perdu ses deux bouts et qu’elle n’est plus qu’un embrouillamini de boucles et de nœuds. Il vous faudrait alors une bonne demi-heure, assis là sur l’herbe et jurant tout le temps, pour la désembrouiller.
Telle est mon opinion sur les cordelles de halage en général. Bien sûr, il peut y avoir des exceptions dignes de respect, je ne le nie pas. Il existe peut-être des cordelles qui font honneur à leur fonction – de bonnes et consciencieuses cordelles, des cordelles qui ne se prennent pas pour des ouvrages au crochet, et qui n’essaient pas de tricoter des têtières de divan dès l’instant où on les laisse à elles-mêmes. Il se peut, dis-je, que ces cordelles-là existent ; je le souhaite sincèrement. Mais je n’en ai pas encore vu.
Quant à celle qui nous concerne, je m’en étais occupé moi-même, juste avant d’arriver à l’écluse. Je n’avais pas permis à Harris d’y toucher ; il est si maladroit. Je l’avais enroulée sur elle-même avec lenteur et prudence, nouée au milieu, pliée en deux, et déposée délicatement au fond du canot. Harris l’avait soulevée avec méthode et passée à George. George s’en était emparé d’une main ferme et avait entrepris de la dérouler comme s’il eût démailloté un enfant nouveau-né. Il n’en avait pas défait dix mètres que la chose présentait l’aspect d’un paillasson en mauvais état.
C’est toujours pareil, et la scène qui s’ensuit est elle-même invariable. Le type sur la berge qui s’escrime avec le cordage croit que c’est la faute de celui qui l’a enroulé ; et quand on croit quelque chose sur la Tamise, on ne se gêne pas pour le dire.
« Mais qu’est-ce que tu as voulu faire avec cette cordelle, un filet de pêche ? Eh bien, c’est du propre ! Tu ne pouvais donc pas l’enrouler correctement, espèce d’empoté ! » grommelle-t-il de temps à autre, tout en se démenant comme un diable avec le cordage, qu’il finit par étaler à plat sur le chemin de halage, s’efforçant d’en trouver le bout.
Dans le canot, celui qui a enroulé la cordelle pense que tout est la faute de celui qui l’a déroulée.
« Comment ! Elle était très bien quand tu l’as prise ! s’écrie-t-il, indigné. Où as-tu la tête ? Tu manies ça n’importe comment ! Tu ferais des nœuds avec tes propres jambes ! »
Et ils se mettent si en colère l’un l’autre qu’ils en arrivent à souhaiter se passer réciproquement cette fichue cordelle autour du cou. Dix minutes s’écoulent, et le premier équipier pousse un hurlement, trépigne sur le cordage, en empoigne un bout et tire dessus dans l’espoir d’en finir, mais n’aboutit naturellement qu’à l’embrouiller davantage.
Alors le second équipier descend du canot pour l’aider, et ils ne parviennent qu’à se gêner mutuellement. Ils s’emparent du même bout de cordage, tirent dessus en sens opposés, et s’étonnent de rencontrer une résistance. Ils arriveront tout de même au bout de leurs peines et se redresseront pour souffler et… découvrir que leur canot, parti à la dérive, file droit sur le barrage.
Chapitre 15 "L'amour du travail"
J’ai toujours l’impression de fournir plus de travail que je ne devrais. Non pas que le travail me répugne, remarquez ; j’aime le travail, il m’exalte. Je resterais des heures à le contempler. J’apprécie énormément sa compagnie, et l’idée d’en être séparé me brise le cœur.
On ne saurait m’en donner trop ; accumuler le travail est même devenu chez moi une sorte de passion ; mon bureau en est rempli à un tel point qu’il n’y a plus de place pour en mettre davantage. Il me faudra bientôt construire une annexe.
En outre, je prends soin de mon travail. Une partie de celui que j’ai en ce moment chez moi est en ma possession depuis des années et des années, et il n’est souillé d’aucune trace de doigts. Je suis très fier de mon travail. Je le descends de temps à autre pour l’astiquer. Je ne connais personne qui garde son travail en meilleur état de conservation que moi.
Mais cette passion dévorante ne m’empêche pas de me montrer raisonnable. Je n’en demande pas plus que ma part légitime. Aussi, quand j’en hérite sans l’avoir désiré, cela m’ennuie.
Commentaires
Commenter
(*) Ces champs sont obligatoires.
« Horreur, malheur ! :: Like a tuna in the brine :: Savoir lâcher prise »

